Internet : quand communiquer plus, c’est communiquer moins

Depuis très longtemps, je voulais faire un article sur la communication en ligne, c’est à dire la communication par mails, réseaux sociaux, ou bien encore textos. Nous sommes passés il y a encore quelques années d’une communication orale et écrite, à une communication digitale. L’être humain, qui s’adapte à tout si on en lui laisse le temps, a dû improviser de nouveaux codes de communication en quelques années. Je suis d’une génération qui a connu l’apparition d’internet : le courrier était, avec le téléphone, le principal moyen de communication indirecte. En moins de 10 ans, cette priorité a été remplacée par le mail et le texto. Nos moyens de communication sont donc de plus en plus nombreux avec nos progrès technologiques : nous pouvons parler en direct à des milliers de personnes de l’autre coté de la planète grâce à la vidéo, facebook et twitter permettent de partager une information à une vitesse exponentielle… Mais communiquons nous pour autant ?

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Qu’est-ce que la communication ?

Le modèle de Shannon et Weaver fut, en son temps, la théorie qui eu le plus de succès. Selon eux, la communication est définie par la transmission d’un message d’un endroit à un autre, sous la forme d’une émetteur qui produit l’information et qui va le coder dans un langage compréhensible pour le destinataire. Cette information va être transporté par un support matériel (le canal) pour arriver au récepteur qui l’aura préalablement décodé. Le récepteur enverra alors un feedback à l’émetteur (non visible sur le schéma), transformant ce schéma en une boucle de rétroaction.

Modèle de Shannon

Cette théorie, formulée dans les années 50, est très intéressante car elle a beaucoup influencé la cybernétique et (malheureusement) les linguistes. Bien avant l’apparition d’internet, elle résumait bien les problèmes de codages, de décodages et de bruit du canal (ceux qui communiquent beaucoup par internet savent combien les quiproquos peuvent être fréquent à cause de cela). Cependant, cette théorie est très incomplète, car elle pense la communication comme linéaire. Or c’est tout l’inverse : nous sommes émetteurs ET récepteurs en même temps ! Ainsi, quand nous souhaitons communiquer une bonne nouvelle à quelqu’un, nous sommes souvent influencés par ce qu’il nous renvoie, notamment par le langage corporel, bien avant que nous prenions la parole. Ainsi, au fur et à mesure de la conversation, nous ajustons notre communication selon ce que nous renvoie consciemment ou inconsciemment notre interlocuteur, et vice-versa.

 

Si on se réfère à une définition plus récente, comme par exemple celle de Jean-Claude Abric :

La communication est l’ensemble des processus par lesquels s’effectuent les échanges d’informations et de significations entre des personnes dans une situation sociale donnée.

On ne peut déconsidérer le facteur social, environnemental, contextuel. Il y a deux locuteurs, qui interagissent en permanence entres eux : on parle alors d‘interlocuteurs.

C’est d’ailleurs le principal problème d’internet : son mode de communication ressemble beaucoup à celui proposé par Shannon. Il est souvent unidirectionnel : nous postons un message, et attendons une réponse. La communication directe est bien plus riche grâce aux nombreux facteurs qui permettent la compréhension, par exemple, de l’ironie.

 

Les codes de communication virtuels

communiquer par internetTrès vite, de nouveaux codes sont apparus par l’intermédiaire de ces nouveaux médias (tchat, sms, …), notamment celui des smileys, appelés aussi « émoticônes » : les émotions-icônes.

Par l’intermédiaire d’assemblages de figures de ponctuation, il est ainsi possible de traduire un second niveau de lecture du discours.

 

Ainsi la phrase « Tu es bête » n’a pas la même signification si l’on rajoute un smiley à la fin : « Tu es bête :p ». Le second degré et l’ironie transparaît bien plus. Le parallèle étrange, c’est qu’il a été observé que les jeunes très friands des réseaux sociaux, et donc du mode de communication par les smileys avaient bien plus de mal à communiquer en vis à vis : ils comprenaient moins bien le non-verbal de leur interlocuteur. Or, certaines émotions retranscrites par le moyen des émoticônes sont, dans leur représentation virtuelle, des « proto-émotions », c’est à dire une représentation presque caricaturale d’une émotion, mais qui dans son caractère « technique » affiche le schéma basique de cette émotion. Par exemple, la tristesse sera visible par les coins tombants de la bouche, la surprise par la bouche et les yeux ouverts, et la colère par la forme des sourcils.

L’absence de ces émoticônes laisse souvent place à de multiples interprétations du ton du message. En effet, il est très difficile , dans les messages courts, de faire comprendre l’intention inconsciente. Ce qui donne lieu bien souvent à des quiproquos, des incompréhensions et des disputes virtuelles. Il n’y a qu’à voir les commentaires Facebook d’une publication, ou bien encore les tweets limités à 140 caractères de Twitter  On place alors des intentions émotionnelles là où il n’y en a pas… et nous fournissons souvent une réponse émotionnelle disproportionnée.

 

D’un point de vue linguistique  une étude américaine a montré que la ponctuation de fin de phrase n’était utilisé par les collégiens que dans 39% des cas dans les sms et 45% dans les discussions en ligne, et que la présence ou non d’un point à la fin d’une phrase amenait à une compréhension totalement différente. Ainsi, la présence d’un point véhicule une idée plus agressive ou autoritaire, une forme de « point final ». La ponctuation, auparavant vecteur de pause pour la lecture et de structuration linguistique, devient un vecteur de transmission d’émotion qui n’existe bien souvent pas (Il y a, par exemple, une différence dans la perception d’une réponse négative à une question : « Non. » sera bien plus « agressif » que « Non… »)

 

Effet de désinhibition de la communication en ligne

Si vous êtes familiers des réseaux sociaux, des forums ou des commentaires de blogs, vous connaissez peut-être le comportement que l’on appelle « trolling ». Un « troll » va être une personne qui va communiquer de manière souvent très violente, agressive, et gratuite sur une sujet ou une personne. Actuellement, les sujets ne manquent pas sur internet où l’on peut voir des discours d’une extrême violence dispensés. Comment expliquer ces comportements ?

 

Deux psychologues se sont penchés sur la question. Premièrement, Daniel Goleman, connu pour ses livres sur l’intelligence émotionnelle, délivre ce constat :

Dans les interactions en face à face, le cerveau accède à des signaux émotionnels et sociaux constants en provenance de ses interlocuteurs, et les utilise instantanément pour guider l’interaction suivante de telle sorte que la rencontre se déroule bien.

Une grande part de ce traitement d’informations qui guide l’interaction se produit dans le cortex orbito-frontal, qui est un centre intervenant dans l’empathie. Cette partie du cortex effectue une surveillance des indices sociaux pour s’assurer que la prochaine action prévue est adéquate.

Nous l’avons vu, la communication virtuelle empêche une véritable communication empathique. Goleman a ainsi pu montrer que la communication par Internet ne permet pas de recevoir les informations nécessaire pour canaliser les pulsions.

 

Deuxièmement, John Suler a dénoté 6 facteurs qui explique ce phénomène :

  • L’anonymat dissociatif

    Sur internet, nous nous créons une autre identité, un alter ego, souvent caché par un pseudonyme et un « avatar ». Cela nous permet, hors d’une communication classique que l’on aurait avec nos propres cercles, de se cacher derrière l’anonymat. Ce n’est pas nous qui faisons cette action en ligne, c’est notre pseudonyme.

  • L’invisibilité

    De part cette anonymat, nous ne pouvons être jugé sur notre présenciel : la voix, le langage corporel ne sont pas des facteurs favorisants ou pénalisants, et permettent, même au plus timide, de se montrer bien plus agressif que dans un contexte réel.

  • L’asynchronicité

    Le temps de réponse entre les protagonistes n’est pas court voir quasi-instantané que dans un contexte classique. On peut prendre le temps de réfléchir, d’écrire son message, mais on perd on spontanéité.

  • L’introjection

    Puisque nous ne possédons pas une représentation directe de la personne avec qui nous discutons, nous la fabriquons alors. Notre inconscient nous fourni une représentation mentale de ce qu’est la personne et d’ainsi « voir » et « entendre » , comme si nous étions en empathie avec elle. Or, c’est bien entendu une représentation fausse créée justement par le manque d’éléments factuels, comme le langage corporel, le ton de la voix, etc…

  • L’imagination dissociative

    Avec l’anonymat, nous pouvons totalement dissocier notre vie « réelle » de notre vie virtuelle, et ainsi « imaginer » que ce qui se passe dans le virtuelle n’a aucune conséquence. On perd un total sens des responsabilités dans notre façon de communiquer.

  • L’égalité hierarchique

    Internet permet, dans les faits, une abolition des systèmes hiérarchiques : chacun peut s’exprimer sans prendre en compte son origine sociale, sa couleur de peau, son sexe, etc… Hors, un nouveau système de hiérarchie se forme : ceux qui maitrisent le mieux l’outil informatique (vitesse d’écriture, maitrise des codes propres à internet) vont être dominant. Ce qui nous permet, par l’étude de la communication et du langage corporel, de comprendre les figures d’autorités, et donc de s’adapter à la communication, n’a plus lieu d’être : nous sommes dans un flou de la compréhension de l’autre.

 

John Suler ne minimise pas pour autant la personnalité elle même, notamment sur la notion d’authenticité. On pourrait penser que l’outil internet permet à chacun de se révéler comme il est réellement. Je pense, tout comme lui, que c’est trop simpliste de penser le système de personnalité comme un masque qui se retire facilement sans public pour le voir. Nous pouvons, par le système des figures d’autorité, changer un masque pour un autre.

 

La communication en ligne, une communication authentique ?

Dernièrement, au cours d’une discussion avec une amie où nous débattions sur internet, elle prononça cette phrase :

Internet, ce n’est que de la communication, pas de l’information.

Je pense en fait que c’est le contraire : Internet est rempli d’informations, parfois vraies, souvent fausses, il faut savoir où chercher. Cela reste un formidable outil d’information. C’est d’ailleurs l’objectif de ce blog.

 

A contrario, je ne pense pas que ce soit un outil de communication formidable. Du moins, pas dans l’état actuel de l’utilisation d’internet. La communication est un échange, d’égal à égal, où chacun s’adapte à l’autre avec pour objectif d’apporter du sens, des idées, de l’information. Or, nous ne sommes pas dans cette optique là : nous ne nous écoutons plus, nous réagissons. Nous ne respectons plus, nous nous ostracisons. Nous ne débattons plus, nous nous jugeons.

Que faire alors ? Je donne toujours ce conseil : ne pas donner d’importance et de valeur à notre jugement quand on se demande si une phrase prononcée sur internet est dit au second degré ou non. Et si cela concerne une personne proche, en discuter autour d’un café.

Bref. Communiquer.

 

NB : voici mon passage pour l’événement Wikistage où j’ai pu parler de la communication virtuelle et de ses effets:

 

Sources :

Suler John, The online disinhibition effect, Cyberpsychology & behavior, volume 7, n°3, 2004

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