L’empathie, don ou malédiction ?

Nous avons pu voir le rôle des neurones miroirs dans notre communication non-verbale. J’ai voulu cette fois-ci m’attacher plus longuement sur ce principe d’empathie après une discussion avec une charmante dame au cours de la journée d’hier. Nous dissertions sur justement ce principe, quand elle me rétorqua « L’empathie, c’est quelque chose de dangereux à notre époque. A être trop empathique, on en souffre ». J’ai pris cet argument en considération, car elle n’est malheureusement pas la seule à penser cela. Or je suis du genre à penser que l’empathie est au contraire importante, voir primordiale, à cultiver. L’empathie, don ou malédiction ?

 

L’empathie , don neurobiologique

Il serait faux de dire qu’il y a une aire du cerveau spécifique à l’empathie. C’est ici un concerto entre les différentes zones qui servent, dès la naissance, au partage et à la compréhension des émotions d’autrui, mais aussi à la réponse adaptée.
empathie donL’empathie implique les circuits de l’expression des émotions : le cortex somatosensoriel, l’insula, le cortex cingulaire, le cortex préfrontal ventro-médian et l’amygdale, mais aussi le système nerveux autonome, ainsi que le système hormonal du cerveau.

Sans entrer dans des détails neurobiologiques trop complexes, des lésions à certaines de ces aires peuvent conduire à des problèmes empathiques. Par exemple, les psychopathes sont décrit comme des personnes ayant un dysfonctionnement de l’amygdale et de sa connectivité avec le cortex orbitofrontal : la capacité à former des associations entre stimulus et renforcement négatif n’est plus efficiente, et ces personnes n’apprennent pas que leurs mauvaises actions provoquent la détresse d’autrui.

Chez d’autres personnes, comme des adolescents agressifs et antisociaux à tendances psychopathiques, le schéma neuronal fonctionne très bien, l’information est bien transmise, mais c’est au niveau du résultat que cela devient problématique : une perception de la douleur d’autrui ne provoque pas chez eux de réactions désagréables. On pense que la faute est dû à une forte activé de l’amygdale et du striatum ventral, région impliqué dans le plaisir et la récompense. En d’autres termes, la souffrance des autres provoquent en eux du plaisir…

Et pour l’autisme ? Jusqu’ici, les conclusions des chercheurs mènent à penser que le problème se situe au niveau des neurones miroirs.

 

Empathie et sympathie

Il convient de faire une distinction entre l’empathie et la sympathie, trop souvent confondues. L’empathie n’est pas la capacité à se mettre à la place de l’autre, mais à comprendre l’émotion de l’autre. La sympathie est quant à elle plus proactive : elle s’accompagne souvent d’un comportement altruiste, on agit pour le bien-être de l’autre. Mais on peut faire preuve d’empathie sans faire preuve de sympathie, et vice-versa !

Un exemple issue d’une expérience : on demande à des étudiants (masculins) d’un séminaire de se rendre à un cours sur la parabole du Bon Samaritain, un paria laissé pour mort sur le bord de la route. Comble de l’ironie, sur le chemin du campus menant à la salle du cours, se trouve une personne recroquevillée et gémissante en plein milieu de la route (une personne jouant la comédie pour le besoin de l’expérience). Les résultats ont montré que seulement 40% des gens se sont arrêtés pour prêter secours, certains à qui on avait enjoint de se presser enjambaient le malheureux pour assister à une conférence sur la nécessité d’aider son prochain. Peut-on dire que ces personnes ont manqué d’empathie ? Non, nous avons vu que le manque d’empathie est rare.

Repensez-y quand vous passez devant un sans-abri en faisant mine de ne pas le voir : est-ce un problème d’empathie, ou de sympathie ?

Plus que la capacité à détecter si l’on nous ment, je juge plus utile d’apprendre à nous soucier de voir si autrui n’est pas en souffrance.

 

L’empathie, le propre de l’homme ?

Frans de Waal, dans son excellent livre L’âge de l’empathie, nous explique toute son étude sur les primates, et ses observations qui l’ont amené à penser que l’empathie n’est pas le propre de l’homme.

Il a ainsi pu observer des singes refusant l’iniquité des récompenses et œuvrant pour aider la communauté : les membres faibles ou blessés du groupe ne sont pas laissés pour compte et les plus jeunes les aident à se nourrir. De la même manière, un singe assistant à la souffrance d’un de ses congénères et pouvant mettre un terme à cette souffrance (par l’intermédiaire d’un levier par exemple) le fera sans contrepartie, ni récompense : son empathie envers un membre de sa communauté fera en sorte qu’il viendra en aide spontanément.

Une exemple vidéo, où l’on voit un bébé chimpanzé tomber à l’eau, poussé par un autre. Ce qui est intéressant d’observer, c’est la réaction certes de la mère, mais aussi des autres chimpanzés, qui viennent s’enquérir de l’état du petit :

Ces mêmes singes sont capables non seulement d’observer et de comprendre l’émotion des membres de leur communauté, mais aussi d’agir en conséquence : de Waal nous confie qu’il a pu observer très souvent des singes se consoler mutuellement. C’est ce qui permet la cohésion d’un groupe.

 

Empathie ou contagion émotionnelle ?

Il existe une autre forme « d’empathie », celle à la douleur. Quand nous observons quelqu’un subir une violente douleur, comme durant un spectacle de fakir, nous imaginons ressentir cette douleur, c’est ce qui rend d’ailleurs la performance exceptionnelle quand on voit la concentration du performer. Pourtant, il ne suffit pas d’être gagné par la douleur de l’autre pour faire preuve d’empathie. Prenons un exemple simple : une mère qui amène ses deux enfants, une fille et un garçon, chez le médecin pour un rappel de vaccination.

Le petit dernier âgé de 6 mois passe en premier devant le médecin, et se met à pleurer en sentant l’aiguille s’enfoncer dans sa peau, nous avons 3 spectateurs de cette scène qui font jouer 3 concepts cérébraux différents :

• Le médecin : celui-ci se concentre sur sa tâche, à savoir vacciner. Il va faire preuve ici de sympathie envers l’enfant, oeuvrant pour son bien, il ne se sent pas affecté par ses pleurs.

• La petite sœur : elle voit l’aiguille du médecin, et la résultante chez son frère : la douleur et les pleurs. Elle s’imagine la douleur, quand cela sera à son tour. Elle se met à pleurer : son empathie n’est qu’une contagion émotionnelle, elle ne ressent pas forcement le besoin de consoler son frère. Elle « ressent » la douleur physique, ce sont les aires sensorimotrices de l’empathie qui entrent en jeu.

• La mère : Elle imagine la détresse de son enfant qui hurle : elle est vraiment en phase d’empathie. Les aires sensorimotrices ne sont pas affectées, mais celles qui sous-tendent les composantes affectives de l’empathie le sont. Elle ne ressent donc pas la douleur, mais son émotion, et souhaite le réconforter.

 

L’empathie, don humanitaire

J’utilise le terme humanitaire pour son sens élogieux, celui d’entraide, car comme nous l’avons vu, des animaux sont capables d’empathie. Cependant, nous éprouvons, tout comme nos lointains cousins, plus d’empathie pour les membres de notre communauté que pour celle d’une autre.

L’homme est il capable d’horreur ? Certains oui, ceux dépourvus d’empathie, mais ils sont en faible nombre. Durant la seconde guerre mondiale, 1 soldat américain sur 5 avait réellement tiré sur l’ennemi. Un officier rapporta qu’il fallait menacer et pousser les soldats à aller au front, et que seulement deux ou trois soldats d’une escouade faisaient feu. Ils ne manquaient cependant pas de courage, aidant et sauvant leurs camarades pris sous le feu : il leur était par contre très difficile de chercher à tuer. Les grands massacres perpétrés dans le monde ne sont pas imputables à une communauté, mais à une très faible proportion d’hommes inhumains. Aujourd’hui la guerre nous paraît encore plus inhumaine car nous ne voyons plus l’impact de nos actions sur le visage de nos ennemis : il nous suffit d’appuyer sur un bouton.

Donc non, l’empathie n’est pas une malédiction : c’est ce qui fait de nous des humains pensant et aimant, et je l’espère dans le futur bien plus solidaires.

 

Sources : Cerveau & Psycho n°38, mars-avril 2010

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